James Mason et Judy Garland, l’icône gay, dans Une star est née de George Cukor (1954)

Ce qui fait de L’Homosexualité au Cinéma un livre unique, c’est en premier lieu la volonté affichée de ne pas s’en tenir aux chemins balisés du cinéma américain ou européen. Pourquoi explorer des contrées méconnues ? Simplement parce que, pour Didier Roth-Bettoni, les véritables enjeux des représentations de l’homosexualité à l’écran ne sont plus aujourd’hui dans les cinématographies occidentales : "N’importe quel cinéaste en France qui veut représenter n’importe quelle facette de l’homosexualité ou n’importe quel type de personnage peut le faire. Dans d’autres types de société, les choses sont plus complexes ou, en tout cas, moins avancées sur ce plan-là. C’est peut-être pour ça que les vrais enjeux, qu’ils soient cinématographiques, politiques ou militants, ne se situent plus sous nos horizons aujourd’hui." Il a donc fallu pour la réussite de ce projet mobiliser un réseau "d’informateurs" internationaux : sans internet ce livre n’aurait peut-être pas été possible. "Il y a 10 ans, j’aurais dû faire l’impasse sur de nombreux pays. Il y en a déjà beaucoup sur lesquels je ne dis pas grand-chose, voire rien, parce que je n’ai pas de sources ou de contacts. Par exemple, de la même manière qu’il existe en Chine, j’en parle un peu, un cinéma underground militant gay, je suis persuadé que ça existe aussi dans les anciens pays de l’Est."

La Victime : le film de Basil Dearden qui a lancé le mouvement de dépénalisation de l’homosexualité en Angleterre (1961)

Le vaste répertoire de film, constitué entre autres grâce à ce réseau, aurait pu servir de matériau pour un dictionnaire. Mais la forme du dictionnaire "ne permettait pas forcément d’avoir une vraie analyse sur des mouvements qui dépassent les films, dont les films ne sont que des moments". Au contraire, la double entrée chronologique et géographique permet de mettre en avant les grands ensembles chronologiques sans escamoter certaines questions transversales, comme celle du "cinéma homosexuel". Pour le journaliste, le "cinéma homosexuel" n’existe que dans deux cas précis : "C’est le cinéma militant. C’est-à-dire le cinéma des années 70, qui est un cinéma identitaire très fort, un cinéma revendicatif qui n’est fait que pour et par les gays, pour les renforcer dans leur volonté de s’affranchir des discriminations. Aujourd’hui, ça n’existe plus ou quasiment plus. La deuxième occurrence de ce que j’appelle le cinéma gay, c’est ce cinéma de consommation courante qui sort uniquement en DVD en France.

Al Pacino tout de cuir vêtu dans La Chasse - Cruising (1980) de William Friedkin

Aussi, en abordant des films qui ne parlent pas d’homosexualité mais qui font partie de la "culture homosexuelle", Didier Roth-Bettoni montre la complexité des liens entre homosexualité et cinéma. Sa conception de ces liens, non limitée aux représentations de personnages homosexuels, permet en outre l’émergence d’un "regard gay" propre au cinéma. Alors que les homosexuels ont souvent cherché dans le cinéma les modèles positifs qu’ils ne trouvaient pas dans le monde réel, relevant les allusions les plus discrètes faisant exister l’homosexualité sur les écrans (voir The Celluloïd Closet sur les contournements du code Hays), certains réalisateurs homosexuels ont quant à eux laissé la marque d’une sensibilité particulière. Ce regard gay, ce pourrait être "une façon homosexuelle de faire du cinéma" : "Quand on est gay, il y a une façon de regarder la sexualité, même hétéro, qui est particulière. Il y a aussi une façon de jouer avec les codes. Cukor, même si très peu de ses films, voire quasiment aucun, ne parlent d’homosexualité, a quand même un regard gay sur la société."

Tom Hanks en 1994 dans Philadelphia de Jonathan Demme

En repérant "des nœuds temporels, où, pour une raison ou une autre, un peu partout dans le monde à une année ou deux d’intervalle, les choses basculent, Didier Roth-Bettoni construit quatre grands ensembles. Contrairement à la tentation courante d’amalgamer les Années folles et la répression morale des années 40 et 50, Didier Roth-Bettoni montre que le cinéma muet correspond à "une période de grande liberté qui se termine avec l’arrivée des nazis en Allemagne, qui était une des principales sources de création de représentation des homosexuels au monde. L’année suivante aux États-Unis, tout s’arrête aussi avec le code Hays." À partir de 1934 et pour les 25 années à venir, l’homosexualité rentre dans "le placard". Elle ne disparaît pas des écrans, mais les homosexuels masculins seront dès lors représentés comme des créatures asexuées et ridicules, et les lesbiennes comme de dangereuses prédatrices sexuelles. En 1960, le ton change : "C’est le début de la mort du code Hays aux États-Unis et le commencement d’une libération en Europe dont La Victime, le film anglais de Basil Dearden, peut être le point d’amorce. Même si le film était une production grand public, on peut presque le considérer comme un film militant puisqu’il va entraîner le mouvement de dépénalisation de l’homosexualité en Grande-Bretagne." Enfin, les années 80 "sont un autre basculement puisqu’on entre dans une véritable ère de grande visibilité, à la fois dans les films des cinémas occidentaux, mais aussi dans une palette de pays de plus en plus large." Paradoxalement, cette période s’ouvre par des films violemment homophobes : Cruising, Basic Instinct, Le Silence des agneaux,… le serial killer homosexuel devient un cliché. Ce n’est qu’avec un film comme Philadelphia que les homosexuels accèdent enfin à une possible représentation positive dans le cinéma d’Hollywood. En parallèle à la disparition progressive d’un cinéma engagé sur les questions homosexuelles des écrans occidentaux ("Très curieusement, c’est la télé qui s’empare de ces sujets-là bien plus que le cinéma"), Le Secret de Brokeback Mountain devient un moment déterminant de l’histoire des représentations de l’homosexualité à l’écran. C’est la première fois qu’un tel regard se pose sur une histoire d’amour homosexuelle dans un film grand public... Mais depuis 50 ans, les personnages homosexuels au cinéma ont une fâcheuse tendance au suicide ou à la mort violente : le film d’Ang Lee ne fait malheureusement pas exception.

Heath Ledger et Jake Gyllenhaal dans Le Secret de Brokeback Moutain, réalisé par Ang Lee

Entre critique cinématographique et militantisme homo, L’Homosexualité au Cinéma "s’adresse à beaucoup de monde. C’est à la fois un livre qui a un apport critique, mais aussi un apport historique, un apport politique et un regard un peu militant. J’espère qu’il ne s’adresse pas uniquement à un public gay, mais aussi, plus largement, à un public de cinéphiles".

Yossi et Jagger réalisé en 2005 par Eytan Fox en couverture du livre L’Homosexualité au Cinéma de Didier Roth-Bettoni

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